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In interview with Réjane Ereau

Auteure de Un bébé, enfin ! De l'infertilité à la maternité : un chemin inspirant au coeur de la naissance, editions Guy Trédaniel

· Entretiens

1. La médecine occidentale vous avait annoncé qu'elle vous ne pourriez jamais avoir d’enfant. Puis vous voilà partie, de l'Inde à Bali, de sagesses traditionnelles en avancées scientifiques, en quête. Expliquez-nous cet espoir fou qui vous a motivée.

Ce n’est pas l’espoir qui m’a motivée. Tout a commencé par un séjour en Inde du Sud. J’étais avec mon compagnon au Kerala pour un mois. Ce n’était pas notre premier séjour en Inde, mais c’était la première fois que nous passions du temps dans cet état. Une amie nous a appris qu’elle y était en cure ayurvédique, du côté de Trivandrum. Nous avons décidé de l’y rejoindre pour quelques jours. Là, le médecin nous a demandé de quoi nous souffrions. Nous lui avons fait part de nos petits tracas – fatigue, migraine, mal de dos… Mon mari lui a aussi précisé que nous n’avions toujours pas d’enfant, malgré sept ans sans protection. Le traitement a commencé… Au final, nous y sommes restés une quinzaine de jours. A notre retour en France, nous avons décidé de consulter un spécialiste français de la fertilité, pour en avoir le cœur net. Après diverses analyses, il nous a annoncé que nous ne pourrions jamais avoir d’enfant. Quelques mois plus tard, pourtant, j’étais enceinte ! Je suis persuadée que le panchakarma a ouvert une porte, relancé un processus, réactivé une énergie qui m’a conduite, finalement, à accueillir la vie. A partir de là, j’ai voulu comprendre. Que s’était-il passé ? Je suis revenue sur mes pas, je suis retournée en Inde interroger le médecin indien. Je suis aussi allée revoir le spécialiste français qui m’avait annoncé mon infécondité. Je suis également allée à la rencontre d’autres femmes, aidées dans leur désir d’enfant par des approches alternatives - hypnose, acupuncture, chamanisme… Au fur et à mesure, une nouvelle approche du corps et de l’être s’est imposée en moi. La naissance n’est peut-être pas une simple mécanique biologique. Quels autres facteurs peuvent-ils intervenir ? Les émotions enfouies, les héritages familiaux, les peurs, le mode de vie, l’alimentation… C’est un processus subtil qui demande à prendre en compte la relation corps / esprit, ainsi que le lien complexe entre un individu et son environnement – au sens large. Je suis allée interroger des médecins, des sages-femmes, des maîtres spirituels et des praticiens traditionnels, afin de comprendre quels étaient les facteurs dont il faudrait davantage tenir compte, afin de mieux appréhender et mieux accompagner la naissance. Ce chemin m’a menée jusqu’à Bali, où un vieux sage m’a transmis sa vision de l’incarnation.

2. Comment expliquez-vous que les taux d’infertilité augmentent autant dans les pays industrialisés?

Les facteurs sont multiples. La question est souvent pluridimensionnelle. L’infertilité dans les pays industrialisés augmente de façon inquiétante, chez les hommes comme chez les femmes. « A ce rythme, je me demande si nous serons encore capables de nous reproduire naturellement dans 50 ans », m’a confié un spécialiste de la fertilité… Dans les hypothèses avancées, il y a d’abord le recul de l’âge auquel on se décide à devenir parents. On évoque aussi des circonstances environnementales : pollution, alimentation, perturbateurs endocriniens, exposition à certains toxiques et à certains polluants… Il faut aussi prendre en compte l’environnement intérieur, propre à chacun, c’est-à-dire le rapport intime de chacun à la naissance, à la maternité, au couple, à la sexualité… Il peut y avoir là des nœuds inconscients et des liens énergétiques à dénouer. A mon sens, il y a aussi une grande question liée au mode de vie. L’une des premières phrases que m’a dite le médecin indien est : « si tu veux un enfant, fais lui de la place ». Son conseil m’a marquée. La génération de femmes à laquelle j’appartiens est devenue très indépendante (et tant mieux). Nous avons appris à maîtriser nos vies, nos destins. Mais on ne peut pas simplement « vouloir » un enfant, sans se mettre en mesure de l’accueillir. « Un enfant n’advient pas sans un lâcher prise », m’a confirmé un spécialiste de la fertilité. Nous devons nous interroger sur nos capacités d’accueil, de réception, de ressenti, d’ouverture, sur notre capacité à « faire de la place » et à préparer le terrain pour accueillir l’enfant – comme un paysan prépare sa terre avant de semer.

3. Vous développez très fortement dans votre livre le concept « d’écologie intérieure ». De quoi s’agit-il fondamentalement ?

Pour moi, l’écologie intérieure, c’est cette capacité à prendre conscience des différentes facettes de nos êtres, de leur lien les unes avec les autres, et des outils qui sont à notre disposition pour les réguler et les faire vivre en harmonie. J’ai perçu mon premier panchakarma comme un processus total de détoxification : physique, mentale, émotionnelle… Le yoga et la méditation m’ont aussi aidée à prendre conscience de nos parts subtiles, et de l’importance d’en prendre soin, et de faire vivre en nous une forme de spiritualité. Le monde est plus vaste que nous l’imaginons. Nous sommes plus vastes que nous l’imaginons. Respectons-nous et prenons soin de nous dans notre intégralité !

4. Permettez moi une question provoc, mais la maternité est-elle un acte si « naturel » que ça aujourd’hui ?

Aujourd’hui, devenir mère est une option ; une femme n’a plus à être définie par sa maternité. C’est une évolution considérable. On est mère physiquement, mais pas émotionnellement ni psychologiquement. Combien de jeunes mamans se sont-elles confrontées à la difficulté de nourrir leur enfant au sein ? C’est pourtant censé être naturel ! Le choc est douloureux, déboussolant. Il engendre une culpabilité et une insécurité énorme. Confrontées au désarroi de ne pas arriver à mettre en route un bébé, de mal vivre leur grossesse ou de ne pas savoir s’occuper de l’enfant, hantées par l’idée qu’il dépend d’elles, qu’elles en sont responsables, certaines femmes réalisent qu’à un certain niveau de leur être, elles ne savent pas qui elles sont. Cette période peut engendrer une déstabilisation totale de ce que l’on croyait être, maîtriser et connaître. Soudain, on se découvre fragile, défaillante. On se pense pointée du doigt, mise au ban des « vraies femmes », celles qui enfantent « comme il se doit » dans la plénitude et la sérénité ! Je connais ces difficultés. Dans un coin de ma tête, j’avais décidé que la venue de mon fils ne changerait pas ma vie. Qu’il ne m’empêcherait pas de sortir, de voyager, d’être la femme indépendante et bohème que j’aimais être. La bonne blague ! Attachée à une certaine vision de mon être, je me suis sentie corvéable, assignée à résidence, privée de ma propre existence. Dans une sorte de réflexe conditionné, je me suis emmurée dans la croyance que je devais être exemplaire, empilant en silence la rancœur et la colère… Jusqu’à ce qu’un soir, je réalise qu’il était temps que je meure à moi-même, pour mieux renaître. Alors que tout se dérobait sous mes pieds, j’ai compris qu’il s’agissait d’une invitation à descendre plus profond. Que l’heure était venue de lâcher « l’avant », d’accepter ce qui était là et de m’ouvrir à d’autres forces. Au gré de ce parcours, j’ai pris conscience que tout, de la mise en route d’un bébé au début de la parentalité, dépend de notre disponibilité à la vie.

5. Qu’est ce que la médecine ayurvédique vous a apporté dans le processus?

J’ai posé la question au médecin ayurvédique qui m’a suivie. Pour lui, il s’agissait surtout d’un déséquilibre entre mes énergies « yin » et « yang ». Dans les pays industrialisés, les femmes sont devenues très « yang ». Or l’arrivée d’un enfant relève plutôt du « yin ». D’une rondeur, d’une douceur, d’une capacité à « faire de la place », à ouvrir, à accueillir. D’une sensualité, aussi. En tout cas d’un désir, primal, plutôt que d’une volonté, intellectuelle. Comme le dit un spécialiste de la fertilité dans le livre, un enfant ne se fait pas avec la tête, mais avec « le cœur et le génital ». Le processus ayurvédique a rééquilibré mes énergies. Par là, il m’a permis de me reconnecter à mon être profond, à mes sensations, à mon intuition. Il m’a aussi donné l’énergie de faire des choix, de prendre des décisions qui allaient me permettre de me sentir plus en phase avec moi-même, plus vivante – et au final plus féconde. Enceinte de cinq mois, je suis retournée en Inde. Le médecin ayurvédique s’est occupé de moi, par des massages spécifiques, dont l’objectif était d’assurer le bon déroulement de la grossesse et de l’accouchement, pour le bébé et moi, physiquement et psychiquement. Fortifier les reins et le dos, assurer la résistance et la souplesse des tissus, corriger la position du fœtus, créer par l’huile ayurvédique une bulle de protection face aux influences extérieures… Au-delà, j’ai senti combien me sentir charnellement et humainement choyée, préparée, cocoonée, dans cette période étrange où le corps change, où les émotions fluctuent, où l’on passe d’une minute à l’autre du sentiment de puissance à celui de fragilité, a été source de plénitude et de confiance. Aussi précieux que fut le suivi assuré mois après mois par ma gynécologue parisienne, sous les mains du médecin indien, au contact chaleureux de son équipe, ma grossesse s’est ancrée dans tout mon être.

6. A quoi nous relie l'arrivée d'un enfant ? Et que faire des bouleversements qu'elle peut susciter ?

L’arrivée d’un enfant nous relie souvent, d’abord, au mystère de la vie. On ne peut s’empêcher de se demander d’où vient son âme. Et s’il nous avait choisis ? Et si sa conscience était déjà là, quelque part, avant même qu’elle s’incarne ? Par là, la naissance ouvre des perspectives spirituelles – ou du moins, elle ravive un sens du sacré. Mais l’arrivée de l’enfant nous relie aussi souvent à nos propres mémoires. Comme le dit le Dr Massin dans Un bébé, enfin !, la grossesse est un moment de « transparence psychique », où peut nous éclater à la figure tout ce que nous tenions jusque là bien au chaud sous le couvercle : héritages familiaux, émotions enfouies, mémoires d’événements passés, difficulté sexuelle ou relationnelle avec le conjoint… La grossesse remet des choses en mouvement, elle exacerbe les problèmes latents et fait remonter à la surface des blocages ou des peurs. Il est important de pouvoir comprendre ce qui se joue, pour ne pas le balayer d’un geste, mais au contraire tâcher d’en profiter pour transcender ces peurs ou ces blocages. La sage-femme Anne Morin raconte ainsi le cas d’une femme enceinte que des problèmes de bassin empêchaient d’accoucher par voie basse. En travaillant ensemble, elles ont mis le doigt sur le souvenir inconscient d’un avortement, lié à son premier amour. La nostalgie de ce bébé qu’elle n’avait pas gardé, parce qu’elle était trop jeune, bloquait le passage. Une fois ce nœud identifié, son bassin s’est libéré ! Même lorsque tout se passe bien, la grossesse est l’occasion de ressentir ce que devenir mère signifie. Comment nous y préparons-nous? Comment nous mettons-nous à l’écoute de nos besoins, c’est-à-dire de ce qui nous permet de franchir une étape et de grandir ? Pour moi, devenir parent est un passage initiatique, qui nous invite à accueillir une nouvelle part de notre identité. L’extrême sensibilité, la vulnérabilité, voire le désarroi parfois engendrés par cette période ne sont pas forcément faciles à exprimer, parce qu’ils ébranlent des fondements, et ne correspondent pas à l’injonction d’une maternité idyllique. Pourtant, l’enjeu est essentiel. Comme l’explique le Dr Massin dans mon livre, si la future ou la jeune mère ne bénéficie pas d’un cadre solide et bienveillant où se confier sans se sentir nulle ou jugée, elle risque de ne pas faire complètement le chemin dans la création du lien avec son enfant.

7. Peut-on dire que dans d’autres cultures les femmes préparent mieux cet événement que nous en Occident?

Nous avons évacué des traditions qui avaient une utilité et un sens. On dit que dans certaines tribus africaines, quand une femme décide de devenir mère, elle s’installe sous un arbre jusqu’à se sentir investie par un chant, qu’elle fredonnera en faisant l’amour avec le futur père, comme un appel à l’âme de l’enfant. De quoi ouvrir ses capacités de réception et de création ! La médicalisation de l’accouchement nous a également coupées d’une certaine intelligence du corps. Enfanter est un acte de la vie sexuelle. Dans ces moments, pour s’ouvrir complètement, la femme a besoin d’intimité. Elle doit pouvoir compter sur un cadre protecteur et bienveillant, afin de réussir à se centrer sur son intériorité et à lâcher prise. Notre médecine a fait des miracles dans l’éradication des morts en couches et dans la prise en charge des urgences obstétriques, mais elle a évacué l’intime, l’intuitif et le « laisser agir ». Dans nos sociétés, les transmissions entre femmes n’existent plus. Les futures et jeunes mères se sentent souvent très seules et très démunies face à ce qu’elles traversent. Beaucoup de traditions prévoyaient une période d’accompagnement de la jeune maman par des femmes expérimentées. Au Kerala, par exemple, il était coutume que l’accouchée file passer les quarante premiers jours sous le toit de sa mère, avec son nourrisson, afin de ne pas avoir à gérer les tâches ménagères et s’y faire masser quotidiennement. Elle y restait la plupart du temps allongée, centrée sur le recouvrement de ses fonctions vitales, la mise en place de l’allaitement et la création avec son enfant de nouveaux rythmes et de nouveaux repères. De même, au Gabon, dans la conscience que le passage entre la jeune fille, la femme et la mère peut être difficile, celle qui venait d’accoucher de son premier enfant était prise en charge pendant quarante jours par une proche aguerrie, chargée de faire le ménage et les repas à sa place, de s’occuper du bébé quand elle n’en pouvait plus, et de lui laver délicatement le corps, les seins et le sexe, afin de l’aider à récupérer. A mon sens, il est urgent de repenser la manière dont on accompagne la future et la jeune mère, de la conception aux débuts de la parentalité.

Merci infiniment

Armanda Dos Santos

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