Revenir au site

Incarnation et le corps karmique ! par Sylvie Verbois

· Ayurveda

LE CORPS KARMIQUE

La perception indienne de la corporéité dépasse de très loin la simple réalité physique. Le corps est scruté comme une combinaison de structures internes et externes physiologiques, biologiques, bioénergétiques, quantiques, anatomiques, vibratoires ; autour de lui et en lui se meuvent énergies, formes, couleurs, artères subtiles, force vitale et principe de vie : « Le corps est défini comme le siège de la conscience (cetanâ), composé de l’amalgame complexe issu de la production des cinq éléments fondamentaux (mahâbhûta)1. ». Il est une surprenante entité où cohabitent molécules, émotions, sentiments, pensées, ego, organes, tissus vitaux, flux énergétiques, esprit, mental, psychisme, humeurs, cellules, et constituée de corps différenciés. Peuplé d’impressions, doté de perceptions, affecté de sensibilité, il est appréhendé avec attention et un soupçon de recueillement : « Qui » accueille-t-on au fond de lui ?

1. CharakaSamhitâ, Section IV, chapitre VI, [4].

Une maison de vie

Selon l’Âyurveda, l’être humain n’est pas seulement Cela : ce corps, il est aussi une fraction du Divin. Réceptacle de l’âme, il est apprécié comme une véritable maison de vie et vénéré tel un temple au coeur duquel réside Âtma le Soi (l’Absolu).

Le corps porte les traces des mémoires héréditaire, génétique, émotionnelle, familiale, psychique, comme un « parfumage » inscrit au coeur de ses tissus. Lors de la naissance, l’être endosse un corps de mémoire, véhiculant le rayonnement des actes menés dans des existences passées. Champ d’action, le corps chante tous les possibles dont l’être est porteur et possesseur. Il est un espace privilégié semé de graines qui sommeillent en lui. Ces semences reflètent la nature de nos actions antérieures, elles sont détentrices du réalisable éventuel dans la vie présente. Le corps karmique dévoile les stigmates des pérégrinations antécédentes, que ce soit dans sa forme, son aspect, son maintien, son expression ou encore sa physionomie : ses configurations affectives, psychiques, organiques, physiques, réactionnelles trouvent l’une de leurs sources dans la manifestation du karma.

Dessein karmique

Issu de l’hindouisme, le dessein karmique imprègne la pensée philosophique de l’Inde et insuffle à l’Âyurveda un mode de vie déterminant pour les hommes et les dieux, où responsabilité, devoir personnel, action, résultat et fruit s’édifient en un Tout homogène et indissociable. Le désir (Kama), moteur de la vie et essence de la maladie, se manifeste par une action : acte ou travail (Karma) ; celui-ci met alors en route la loi, le devoir cosmique (Dharma) et produit une relation de cause à effet, chaque fait menant à la libération (Moksa), l’aboutissement étant de se délier de l’incarnation et du cycle des existences (Samsâra).

À noter

Kama est également le Dieu de l’amour.

_ Karma, mettre en acte

En sanscrit, le sens originel de kârma (ou karman) signifie « artisan ». À la fois oeuvre, action et fait, il désigne le travail, l’activité, l’occupation, le devoir ou l’affaire tout comme le produit (du travail) et l’effet (la résultante).

Tout être incarné dans le monde ne peut se retirer de l’action, son devoir et sa responsabilité étant d’agir : chaque mouvement corporel tel que les pulsations et les spasmes, le pouls et la respiration, tout comme les activités physiques, oeuvres créatives et occupations mentales sont « karma », c’est-à-dire acte conscient. Cela demande une formidable lucidité et suffisamment d’entendement afin de ne pas récidiver dans les égarements coutumiers. Propre artisan de son histoire, l’être est pleinement responsable de la manière dont il mène sa vie. Si cette notion de responsabilité ressort de façon récurrente dans la spiritualité hindouiste et dans le bouddhisme, elle est également l’une des clés de l’esprit âyurvédique.

Le souffle de l’action

La vie est action, une évidence qui ne doit jamais être évitée, elle est même souhaitable à tout instant. Pour étayer cette affirmation, l’Âyurveda évoque la respiration : l’inspir, l’expir sont mouvement actif et acté, incessant et continu. Si cette ondulation cesse, on prend le risque de mourir. Aussi, autant apprendre à bien et à mieux inhaler et souffler pour améliorer le confort respiratoire et dénouer les tensions psychiques. Ainsi, en dégageant sainement et simplement l’être intérieur, il est possible d’agir raisonnablement, ajuster les actes à la situation, déjouer les pièges de l’ego, ôter la confusion mentale. Les agissements insensés n’étant pas recevables, l’idée de vigilance en toutes circonstances vient ici se juxtaposer tout naturellement (elle est l’une des bases de la pratique méditative), sans perdre de vue que l’on est entièrement et seul garant (santé, réactions, comportement, etc.) de ce qui arrive : ravissement, affliction, réalisation, épreuve… autant d’expériences qui ont à apprendre sur la vie et également sur soimême. Tout acte est donc souhaitable.

L’action en cause

Pour comprendre aisément et apprécier à sa juste valeur la vue karmique, il est opportun de préciser que toute action a une ou plusieurs causes et produit un ou plusieurs fruits (ou conclusions). Causes et effets sont donc indissociables ; ils s’enchaînent et s’engendrent mutuellement en un cercle sans fin : le cycle des vies et renaissances dérivé des actes perpétrés lors de diverses existences. Cependant, une nuance fondamentale se dessine et s’impose : les fruits (résultats) des actes n’appartiennent pas à l’être. L’attachement, l’intéressement (agir pour plaire, être reconnu, etc.), les faveurs, la complaisance doivent être abandonnés et l’on doit être égal dans la réussite comme dans l’échec. Néanmoins, le cycle peut être brisé : se dégager des enchaînements, s’affranchir « des résultats bons et mauvais qui constituent les chaînes de l’action (1) » est possible. Ainsi, agir dans un esprit de service, de dévouement, sans désir (de possession, de pouvoir, de puissance, de manipulation, d’intérêt, etc.) n’enchaîne pas l’être.

L’action selon l’Âyurveda

L’Âyurveda éclaire cette approche en exposant que l’immobilisme entraîne la paralysie fonctionnelle de l’être. L’immobilité prolongée du corps et la permanence des pensées génèrent de l’ankylose, des engourdissements et des courbatures. Persister dans ses macérations intérieures détériore la fluidité corporelle et contrecarre le flux de l’énergie. Celle-ci ne parvient plus à parcourir naturellement les canaux énergétiques et les artères subtiles, le premier corps à se scléroser étant le corps karmique car il englobe symboliquement l’ensemble des corps et étoffes composant l’être : « Le premier signe de morbidité se distingue par des indices corporels provenant des actions d’une vie antérieure. Certaines marques se sont fixées sur des organes ou des parties du corps en provoquant des malformations ou des anomalies quand les circonstances ou le moment s’y prêtaient (2). »

1. Bhagavad Gîta.

2. CharakaSamhitâ, Section V, chapitre I, [7].

Les ambiguïtés, l’aléatoire, l’équivoque, l’incertitude dus au mental retardent et entravent le libre écoulement du flot de la nature. L’esprit doit être parfaitement maîtrisé, dans le sens d’une « a-préhension » lucide (éveillée) d’une pensée quelconque. La distinction entre ce qui est essentiel dans la nature – son action congénitale et inévitable que rien ne sert de réprimer, de supprimer ou de contraindre (« colère » réfléchie, éclats de rires ou de larmes, spontanéité, etc.), et ce qui n’a en elle qu’un caractère accidentel (égarement, confusion, perversion) doit se faire librement. Pour ce faire, la méditation et le yoga sont les deux techniques ancestrales que les chercheurs indiens ont trouvées pour parvenir à comprendre la loi animant l’esprit. L’Âyurveda insiste, d’ailleurs, sur la pratique régulière de ces méthodes, afin de seconder le corps dans son effort de libération.

Les effets du karma sur la vie et la santé

L’agissement est la conséquence d’un élan, il prolonge le sentiment ; le fruit est la suite d’une floraison, la poussée d’une maturation. L’acte et la résultante de l’acte (le fruit d’action) s’entrelacent et s’unissent donnant naissance à un autre regard posé sur la maladie et sur le sens à donner à l’état de santé. Il est clair qu’au coeur du corps (Kshetra) se récrée le jeu des antagonismes, de l’interdépendance de ce qui constitue la corporéité et l’incarnation : entre hier et demain, passé et devenir, se joue la vie présente, produit d’une composition unique et propre à chacun, portant les stigmates des actes antérieurs et les impressions affectives.

Le corps karmique

Le corps karmique contient la programmation parentale et favorise le schéma de

pensée dans lequel l’être va se couler. Il endosse l’étoffe de ce qui doit être

corrigé, rectifié et tant soit peu amélioré. Cette programmation sera perceptible

dans le domaine des sentiments, de la créativité et de l’affectif. Mais, il revêt

également le fourreau des avanies, affronts, invectives, outrages et humiliations

perpétrées et/ou subies. Cela sera tangible au niveau du mental, de l’ego et dans

la sphère émotionnelle. « Les actes accomplis dans une vie antérieure peuvent être

aussi une cause de maladie en rapport avec le temps. On parle alors de destinée

(daiva)1. » Par le biais du corps karmique, l’être exprime et incarne le contour des

actes séculaires, chacun pouvant être collectif, héréditaire, atavique, ancestral,

divin ou mythique. En chaque cellule se loge une parcelle infime et infinie de la

mémoire originelle de son histoire personnelle et le terrain adéquat aux maladies.

1. CharakaSamhitâ, Section IV, chapitre I, [116].

Vocabulaire

– Kshetra (neutre) : sol, terrain, propriété foncière, champ. Lieu, siège, localité,

sphère d’action. Matrice, femme, épouse. Corps.

Quérir le sens

Déchiffrer le corps karmique, les marques du corps – ce qui fait réagir, attire, répugne, fascine, met en colère –, c’est acquiescer au chemin proposé, consentir à redevenir sculpteur de l’incarnation présente, reconquérir son corps véritable, regagner le sens réel de la vie, réintégrer sa juste place dans le monde humain. C’est témoigner de son passage sur terre, accepter et « re-connaître » (dans le sens de connaître à nouveau) ce que l’humanité (le monde construit par les hommes) apporte de faux-semblants, de fictives apparences, de reflets dont chacun est, quelque part, partie prenante. C’est Être et comprendre qu’il n’y a pas d’un côté le bien, de l’autre le mal, mais qu’ils sont en chacun à dose égale. Le karma c’est cela aussi, harmoniser les fausses oppositions, les mensongères différences, accepter les contrastes et les nuances. C’est simplement et naturellement devenir acteur de sa vie, c’est-à-dire entièrement responsable de ses actes, façonnier et créateur de son existence, tout en sachant qu’il y a des malaises et maladies que l’on ne pourra guérir tant que n’aura pas eu lieu la prise de conscience de la part de responsabilité personnelle dans ce qui arrive : « Tout acte important porte un fruit dont on jouit. Les maladies sont le résultat d’actions accomplies dans une vie antérieure résistant aux mesures thérapeutiques. Elles ne cessent qu’après annihilation de ces actes1. » Sont concernés notamment les troubles inexplicables, les guérisons miraculeuses, les maladies auto-immunes ou génétiques et les malformations organiques ou physiques.

Sylvie Verbois

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OK