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Karma: les fruits de l'action ! par Sylvie Verbois

· Ayurveda

Dans la pensée philosophique de l'Inde, il est un mode de vie pour les hommes et les dieux, où devoir personnel, action, résultat et fruit forment un tout cohérent. L'acte est le prolongement d'un élan, d'un sentiment. Le fruit est celui d'une floraison, d'une maturation. L'acte et le fruit (la résultante de l'acte) se rencontrent pour s'unir donnant naissance à une nouvelle forme de pensée : celle de karma. Le karma n'est ni fatalité, ni soumission à une destinée parfois absurde. A l'origine, en sanscrit, le terme karma (ou karman) possède différentes définitions : son sens premier (kârma) signifie "artisan" ; à la fois oeuvre, action et fait ; travail, activité ; produit, effet ; occupation, devoir, affaire. Le Brahmanisme ajoutera la signification d'acte ou rite religieux, celle de sacrifice. Le bouddhisme renforcera la définition en donnant au mot karma une nouvelle dimension : objet, destinée dans le sens de conséquence inéluctable d'actes qui ont été accompli dans une existence antérieure.

La pensée indienne nous demande un immense effort : celui de "voler" à travers tous les mondes, tous les concepts sans nous y attacher. Avec comme point obligatoire et fondement : la prise de conscience nécessaire avant de prendre acte, c'est à dire avant d'agir. En effet, c'est de cette prise de conscience que va être engendré (par nous-même) notre karma, entendu ici dans le sens de devoir personnel, d'action, de travail.

Notre devoir est d'agir, notre droit est l'action [1]. Tout être incarné dans le monde ne peut se retirer de l'action. Tout est action : non seulement nos mouvements, nos activités physiques, nos oeuvres mais aussi notre existence mentale. C'est cela qui est karma (acte concient). Nul homme ne peut échapper à son devoir : il doit l'accomplir, il a le devoir d'agir. La vie est action, celle-ci ne doit jamais être évitée, elle est souhaitable à tout instant. Ce qui engendre la notion de vigilance en toute circonstance, car les actes insensés ne sont pas acceptables. Toutefois, les fruits (résultats) de nos actes ne nous appartiennent pas. Nous devons abandonner l'attachement, l'intéressement (agir pour plaire, être reconnu,…) et devons être égal dans la réussite et l'échec. Tout acte est donc souhaitable. Agir c'est réaliser, c'est œuvrer : "l'action fait partie de la loi divine de la vie ; elle est la plus haute activité de l'esprit." [2]

Toute action a une ou plusieurs causes ; toute action produit un ou plusieurs fruits (ou conclusions). Causes et effets sont indissociables ; ils s'enchaînent et s'engendrent mutuellement en un cercle sans fin (samsâra [3].). Il peut toutefois être brisé : on peut se libérer (moksha) de nos enchaînements, c'est à dire arriver aux termes de notre évolution, être délié "des résultats bons et mauvais qui constituent les chaînes de l'action". Agir dans un esprit de service, sans désir (de possession, de pouvoir, de puissance, de manipulation, d'intérêt,…) n'enchaîne pas l'être. Car c'est le mental qui nous enchaîne non pas tant l'acte en lui-même.

Les philosophes de l'Inde ont tenté d'apporter une réponse aux interrogations sur le sens à donner à nos vies au sein de l'une des plus étonnantes épopées : le Mahâbhârata [4]. A la fois histoire merveilleuse et grand poème épique, elle relate la vie et les combats de personnages fabuleux, les Pândavas et les Kauravas, cousins germains voulant se partager le royaume et le monde. Dans cette guerre interviennent dieux et démons. Vishnu, lui-même, descend sur terre sous la forme de Krishna pour proposer un enseignement, la Bhagavad Gîtâ, et maintenir le Dharma, l’Ordre Cosmique. Entre passion et destinée, les Pândavas et les Kauravas vont s’affronter, se déchirer afin que la Roue de la Vie [5]se réanime et qu’une ère nouvelle s’ouvre.

Le Mahâbhârata nous conte le Sens de la Vie qui peut se jouer sur un coup de dés. Notre monde est un jeu [6], une pièce de théâtre où les divinités viennent se joindre aux hommes pour jouer la «divine comédie». Au cours de la Grande Histoire, sont développés les thèmes chers à la pensée indienne. Ainsi, nous apprenons que l'idée de karma ne peut être séparée d'autres concepts essentiels : ceux de dharma (devoir), de moksha (libération) et de samsâra (le cycle des existences) ; ces quatre notions étant englobées en une seule : lîlâ, le jeu de la vie [7], tel est le sens de la vie. Elles représentent un mode de vie et ne sont ni simple superstition ni seule religion.

Il y a Ce qui anime le monde et par extension l'homme, ou plutôt tout être vivant (arbre, plante, animal, pierre, fantôme, divinité, démon, génie malicieux,...). C'est le dharma [8]. Il désigne à la fois l'ordre cosmique qui régit le monde et l'univers ainsi que "tout ce qui constitue notre vraie nature". Notre vraie nature c'est devenir "brahman", c'est à dire sortir de la vie active, s'enfoncer dans la paix intemporelle de Brahman (la divinité), c'est faire naître le monde en soi et le résorber en soi. C'est là que notre action (karma) et notre devoir (dharma) résident.

Brahman se manifeste aux yeux des hommes sous deux formes particulières que nous connaissons bien : Destin et Temps (Kâla), formes contre lesquelles nous ne pouvons lutter. Car nous ne sommes qu'une fraction de l'univers entier.

Si Dharma est l'ordre cosmique et le devoir personnel de chacun, il est aussi une divinité, et pas l'une des moindres. N'est-il pas le père de Yudhishthira (fils aîné des Pandavas). Yudhisthira est le digne fils de Dharma, car joueur passionné de dés, ce sera lui qui réanimera l'ordre cosmique en jetant les dés une ultime fois : par ce geste "d'animation", il entraînera l'enjeu de la grande bataille, l'exil de sa famille et la révélation de la Bhagavad Gîtâ par Krishna... Un simple geste peut déchaîner beauté et horreur : beauté par la splendeur de l'enseignement Krishna, horreur par le génocide de la bataille. La vie est cela : noire et blanche, belle et horrible, amour et haine, naissance et mort, colère et calme,... L'un sans l'autre, aucun de ces sentiments ne peuvent exister. Car Dharma nous enseigne que "tout est dans l'un, l'un est dans tout."

Il n'existe pas de hasard, telle est l'affirmation audacieuse de la pensée indienne. Il est essentiel que tout être agisse selon le devoir qui lui est propre, svadharma, c'est à dire selon le "travail" que l'on doit exercer et qui correspond à notre âge, notre sexe, notre milieu, notre évolution spirituelle ; chaque chose, chaque être doit être à sa propre place. Telle est la loi intérieure du karma : c'est elle qui détermine l'action et la pensée qui l'accompagne. C'est le devoir personnel que toute personne se doit d'accomplir envers soi-même et envers la communauté des hommes. Toutefois, ce n'est pas pour autant qu'il faille s'attacher aux fruits de nos actes : il ne faut pas que ce qui nous fait agir devienne l'unique objet de nos pensées. Et la Bhagavad Gîtâ de souligner : "Ce sont de pauvres âmes misérables, celles qui font du fruit de leurs œuvres l'objet de leurs pensées et de leurs activités."

Ce qui importe est bien notre état d'esprit avant d'agir : on nous demande une action sans désir aucun (désir de gloire, de reconnaissance, de profit, d'attachement) ; tout acte doit être fait en esprit de service et dans la joie. C'est agir en accord avec sa propre conscience et en toute conscience. La Bhagavad Gîtâ insiste sur ce fait : "Toutes les existences obéissent à leur nature. A quoi bon la forcer ?Même l'homme qui sait agit selon sa nature." L'homme doit se conformer fidèlement dans ses actes à la loi de sa nature : c'est svadharma qui nous anime. Nous devons comprendre et accepter que toute chose est relative ; c'est prendre du recul face à, et dans toute situation particulière. Cela ne doit pas signifier pour autant qu'il nous faille obéir à n'importe quelle impulsion La Bhagavad Gîtâ précise même : "Ne tombe pas au pouvoir de l'attraction et de la répulsion."

Notre état d'esprit doit être parfaitement maîtriser, dans le sens d'une "a-préhension" lucide (éveillée) d'une pensée quelconque. Nous devons faire une distinction entre ce qui est essentiel dans la nature -son action congénitale et inévitable que rien ne sert de réprimer, de supprimer ou de contraindre ("colère" réfléchie, éclats de rires ou de larmes, spontanéité,...), et ce qui n'a en elle qu'un caractère accidentel (égarement, confusion, perversion, sur lesquelles nous devons acquérir la maîtrise). Pour ce faire, la méditation et le yoga sont les deux techniques ancestrales que les chercheurs indiens ont trouvé pour parvenir à comprendre la loi qui anime l'esprit.

Ils sont parvenus à ce constat simple : l'homme n'a pas la même nature que le feu, l'orage, le tigre, l'arbre, l'oiseau,... Il n'a pas la même loi d'action qu'eux, car il possède une volonté consciente intelligente (buddhi) qu'il doit prendre comme critère de ses actions. Ce qu'une fleur, ce que l'océan fait n'est pas de la même nature que celle de l'homme. Il ne doit pas suivre aveuglément ses impulsions, car il n'agit pas alors dans la pleine mesure de son humanité. Nous devons abandonner le bénéfice que nous pourrions tirer de toute action commise. Le renoncement s'effectue à l'intérieur de soi, nous devons œuvrer dans le désintérêt personnel. Et la Bhagavad Gîtâ de confirmer : "Meilleure que la méditation est la renonciation aux fruits de l'action." Une précision s'impose, si nous délaissons les fruits de nos actes, ce n'est pas pour autant que nous devons cultiver l'inaction. la Bhagavad Gîtâ est formelle sur cela : "Ne permets en toi aucun attachement à l'inaction." L'inaction elle-même a des répercussions sur nous-même comme sur notre entourage, de cela se produise de manière directe ou indirecte. Nous ne pouvons percevoir ni même "concevoir qu'une infime partie des réactions en chaîne qu'aura au cours du temps quelque action que ce soit, si insignifiante qu'elle paraisse." [9]

La voie de l'action est donc se conformer à notre destinée sans faillir, assumer notre existence, la rendre plus grande encore. Simplement par le fait que nous lui donnons souffle et vie. L'homme ne peut échapper à son devoir ; il doit l'accomplir. Il n'est pas question ici d'inactivité, d'immobilisme ni de passivité. Krishna, lors de son enseignement à Arjuna, ne cesse de le répéter : "Tu as droit à l'action, mais seulement à l'action et jamais à ses fruits ; que les fruits de ton action ne soient jamais ton mobile." [10]

Agir est vital et nécessaire, obligation et devoir. Toutefois, nous devons nous garder de penser que nous sommes les auteurs de l'action. L'auteur est le Divin, dont nous sommes l'instrument : "Réalisez que toutes vos actions sont l'expression spontanée du Divin qui est en vous. "[11] Nous ne devons pas nous identifier à l'aciton entreprise, l'acte est juste qu'il se fait en accord avec l'instantanéité de la vie. Il est un fruit à venir, un bourgeonnement caché, encore invisible.

Les doutes, les questionnements retardent. Notre mental retient le flux de la nature s'écouler en nous. Alors que nous devrions nous laisser absorber par le courant constant de la vie, nous mettant en travers, tentant désespérement de remonter les eaux, de résister ou de combattre le sens, nous nous épuisons et empêchons la venue de l'Etre. Nous oeuvrons à contre-sens, au ralenti, de guinguois, nous espérons avoir (rénommée, reconnaissance, attachement, réalisaton,…) alors que nous nous sommes perdu de vue. "Le véritable travail est pour motié de notre initiative et pour l'autre moitié de savoir laisser les choses procéder selon leur propre nature." [12]

Chaque être est lié à sa propre nature et c'est en elle qu'il doit chercher sa perfection. Chacun doit s'efforcer de l'atteindre en suivant la ligne de sa propre personnalité (svadharma) dans la vie et dans l'action, et non pas en dehors de la vie et de l'action.

Nous sommes en passe de devenir auteur de notre vie si nous en devenons d'abord acteur en produisant des actes comme l'arbre produit des fruits. Si le Jeu de la Vie (Lîlâ) fait partie de la perfection idéale (avec toutes les divinités), il ne faut pas pour autant le chercher à l'extérieur de nous ou dans les principes de l'action : vous ne le trouverez jamais, car vous serez alors soumis à ses "apparences". Il faut entrer en vous, descendre pour vous retrouver, vous découvrir et vous accepter tel que vous êtes réellement.

Ce que l'on peut dire c'est que décrypter notre karma, c'est à dire ce qui nous fait réagir, ce qui nous attire, nous répugne, nous met en colère,... nous permet de regagner le sens réel de la vie. C'est témoigner de notre passage sur terre, accepter et re-connaître ce que l'humanité (le monde construit par les hommes) nous apporte de faux-semblants, de fictives apparences, de reflets dont nous sommes, quelque part, partie prenante -sinon, nous ne serions pas nés, ici, dans la communauté des hommes. C'est ne plus fuir notre réalité humaine, c'est ÊTRE, comprendre qu'il n'y a pas d'un côté le bien, de l'autre le mal, mais qu'ils sont en chacun de nous à dose égale. Le karma (l'acte) c'est cela aussi : harmoniser ces fausses oppositions, ces mensongères différences, c'est simplement et naturellement devenir acteur de notre vie, c'est à dire entièrement responsable de nos actes, artisan (kârma) de notre vie...

Lorsqu'Arjuna aura saisi intérieurement le sens profond de la révélation concernant l'action et ses fruits, la bataille de Kurukshetra pourra avoir lieu. Ainsi le Jeu divin poursuivra son oeuvre et ainsi permettre à l'humanité de progresser dans son évolution. Ré-écoutons Krishna : "Il est rigoureusement nécessaire pour le jeu même du monde que l'individu illuminé continue dans l'action du monde."

Sylvie Verbois

 

[1] Lire sur la question : L'hindouisme vivant, Jean Herbert (Ed. Dervy-livres, 1983)

[2] Shrî Aurobindo, in L'hindouisme vivant, Jean Herbert (Ed. Dervy-livres, 1983)

[3] Le samsâra est le cycle de nos vies et renaissances, issu de nos actes en différentes existences.

[4] Mahâbhârata vient de "mahâ" : grand, et bhârat "histoire". Bharât est le nom donné traditionnellement par les Indiens à l'Inde. C'st un immense poème épique raconté par les bardes de l'Inde du Nord, dont nous trouvons les premières traces vers le 4ème siècle avant notre ère ; sa version définitive (cette fois rédigée) sera achevée vers le 4ème siècle après notre ère. Le Mahâbhârata peut être regardé comme la somme de l'Hindouisme ; il est aussi considéré comme le 5ème Veda et l'un des textes les plus aboutis de la littérature indienne.

[5]. Roue de la Vie : sanscrit, Kalâchakra.

[6]. Jeu : sanscrit, lîlâ.

[7] Sur la question : "Le Mahâbhârata ou le Jeu de la Vie", Sylvie Verbois (1. La grande histoire, 2.Lîlâ, le jeu de la vie. Publications Chimère, collection Initiations, 1996)

[8] Dharma signifie porter, tenir.

[9] Jean Herbert, ibidem

[10] La Bhagavad Gîtâ, essais de Shrî Aurobindo (Ed. Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1970)

[11] Swâmi Râmdâs, in L'hindouisme vivant, ibidem

[12] Deng Ming-Dao, ibidem

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