Revenir au site

Satprem, La Révolte de la Terre

"Les grandes découvertes sont tout à fait simples, et complètement incompréhensibles (!) parce qu'elles contredisent une évidence si fondamentale, enfin si «naturelle» que... cela ne correspond à rien dans la conscience.

 

Si l'on avait dit au paysan du Moyen-Âge: «La terre est ronde», il aurait ouvert des yeux ronds, se serait gratté la tête et aurait dit: aah! p'têt'ben qu'oui! Mais mon champ reste plat. Et dans tous les cas, ronde ou carrée, on marche dessus, c'est le principal.

 

J'ai passé quelque vingt ans près de Mère, et il y a une sorte d'énormité que je n'avais jamais comprise, comme le paysan du Moyen-Âge. Un jour, comme je faisais quelque réflexion à Mère, Elle s'est exclamée: «Mais c'est mon expérience constante que la vie et la mort c'est la même chose!»

J'avais cru comprendre que l'état qu'on appelle «vie» et l'état qu'on appelle «mort» (de l'autre côté d'une certaine tombe et d'une certaine terre ronde), c'était la même chose: il y a une vie après la mort, et cette vie-là est aussi vivante que la nôtre. C'est bien entendu! et il faut être tout à fait primitif pour ne pas le savoir, mais c'est une autre histoire. Mais ce n'est pas cela que Mère voulait dire! Elle voulait dire... que notre vie est la mort même: il n'y a pas «de l'autre côté», on est en plein dedans! Ou, pour dire les choses autrement: on est du mauvais côté et la vie n'est pas encore.

Pour l'être que j'étais il y a quinze ou vingt ans, c'était incompréhensible. Mon champ restait plat. Et pour les êtres complètement intellectualisés que nous sommes, c'est une sorte de jeu de l'esprit, une jonglerie de mots: on prend le blanc et on dit c'est noir. Ou on prend le noir de notre vie et on dit «c'est blanc». Et qu'est-ce que cela change?

 

Mais ça change tout!

On ne peut pas comprendre cette découverte fondamentale (et comprendre n'est rien si cela ne devient pas un moyen d'action) à moins de se dévêtir de l'intellect et d'être à l'état de corps pur et simple, ou à l'état d'animal fondamental que nous sommes sous nos vêtements divers. C'est-à-dire un état physique que nous ne connaissons pas du tout, et qui, pourtant, contient notre secret. Si un animal quelconque, un poisson par exemple, pouvait sentir que son état est mortel, comme Mère sentait que son état était mortel, cela voudrait dire qu'il connaît déjà un autre état que, précisément, il respire comme la vie. C'est par rapport à cet état nouveau qu'il pourrait dire: je suis ou j'étais dans la mort. Ma vie aquatique est un état de mort par rapport à cet autre Soleil.

 

Mais ce que voulait dire Mère — et je l'ai compris seulement après, quand je me suis mis moi-même à l'œuvre, lorsque j'ai touché un peu la matière nue, le corps dénudé de ses artifices et même de ses atavismes, parce que, ne nous y trompons pas, même un bébé naît tout revêtu —, ce que Mère voulait dire est encore plus fondamental ou radical que cela! Ce n'est pas seulement la vie d'une espèce donnée qui est une mort par rapport à la prochaine vie d'une autre espèce, comme la mort du poisson est la vie du petit lézard qui trotte au soleil — non! pas du tout. C'est toute la vie, tout ce que nous appelons «vie» depuis les premières algues bleues du Groenland ou les premiers annélides — enfin ce que nous appelons la première vie sur la terre — qui est un état de mort. La vie n'est jamais née!

Elle n'est pas encore. Depuis l'aube de l'existence sur la Terre, la mort nous a saisis et elle nous dévore insatiablement d'une espèce à l'autre — c'est la-mort-qui-vit.

 

(…) Il y a quelque chose de physique — Mère était parfaitement physique et dotée de quatre-vingt-quinze ans d'expérience humaine —, quelque chose de physique, dans un corps de notre espèce animale, qui est l'aube de la première Vie sur la Terre et que Mère connaissait, et que j'ai appris à connaître après. Quelque chose que nous ne connaissons pas du tout et qu'aucune espèce n'a jamais connu, et qui va révolutionner la Terre — changer la face de la Terre. Sri Aurobindo disait bien: «Une révolte contre la Nature universelle tout entière.»

(…)

et un Feu qui grandit.

Et ce Feu, c'est la Piste même, comme la rivière qui conduit à la source — si l'on va de l'amont, on trouve; si l'on va de l'aval, on est jeté dans l'estuaire avec les débris, nos millions de débris et de poussières. Et cette Douleur à recommencer. Mais c'est une Source de Feu.

 

Une formidable dé-couverte.

On ne dira jamais assez que «découvrir», c'est d'abord et essentiellement dé-couvrir.

(…)

Lorsque mon vieux corps habituel se sentait en train de mourir, il s'est produit, dans ce même être pourtant, ce même corps pourtant, une sorte d'exultation indicible — de joie, oh! comme je n'en ai jamais-jamais connu de toute mon existence, pas même dans une belle tempête de la Côte Sauvage: un délice physique, comme si ces innombrables particules de feu reconnaissaient leur Source, leur Mère, ce qu'elles avaient cherché pendant des vies et des vies à travers des corps et des corps, cet interminable désert des existences qui s'agitent, et puis cette Soif comblée. Remplie à craquer — ce Nectar.

Comme si le corps était au But des Âges.

 

Il n'y a pas de mots pour dire cela.

On pourrait dire que c'est tout l'amour du corps qui rencontrait son Amour de toujours. On «aime», on aime des milliers de choses, et la mer et les mouettes, et des êtres... qui changent, mais «Ça» c'était la Source même, le lieu où l'on peut plonger totalement, sans «autre», sans toi et moi, sans murs enfin.

C'était le dehors de notre Donjon."

 

Satprem, La Révolte de la Terre

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OK